Scalpel Kamel Riahi .Tr: Cécile Gault

Scalpel Kamel Riahi

L’homme de plomb se secoua, jeta le livre lourd de sa main, صورةarracha ses pieds du socle de ciment et s’assit à côté de moi. Il retira son bournous et me le mit sur les épaules. Il regarda l’imposante horloge bien droite au bout de la rue, avec ses dards qui piquaient le coeur des laissés-pour-compte. Il semblait que l’avenue de toutes les avenues ait été abandonnée tôt cette nuit-là, couloir froid s’élançant tout droit de là où nous étions assis jusqu’à l’horloge qui paraissait indiquer l’heure du jugement. Le grand savant se lissa la barbe et dit: «Cette nuit, je vais te raconter mon histoire. Une histoire étrange, encore plus étrange que celles que j’ai pu conter dans mon Voyage d’Occident et d’Orient, plus fascinante que tout ce que tu as pu lire dans mes Prolégomènes ou mon Discours sur l’Histoire Universelle, et plus fausse que tout ce que Saad le Damascène a raconté dans ses enluminures et ce que Salim le Marocain a mis par écrit dans sa version alourdie et contrefaite de ma biographie.»

Ibn Khaldoun se tut, allongea la main vers mes cigarettes, en prit une, tira une bouffée, puis libéra la fumée sur la voie déserte. Il suivit du regard les lacérations du nuage qui se dissipa dans le noir de la nuit et reprit:

«Tout comme ce nuage de fumée, un jour je vagabondai par les terres septentrionales désolées, après avoir juré sur le nom de Celui sur la maison duquel la tribu des Quraysh se rendait en pélerinage de ne pas demeurer un jour de plus sur cette avenue. Je déchirai le livre, courus à la gare centrale «Barcelone» et m’introduisis dans un wagon, me dissimulant derrière mon bournous. J’entrai dans les toilettes et m’y enfermai à clef afin de ne pas être découvert. Un long moment s’écoula avant que le train ne démarre vers l’inconnu. Je ne savais pas où il allait, tout ce que je désirais, c’était quitter cette avenue, c’était là mon unique pensée.

Je passai des heures à guetter les murmures des voyageurs, les rires et les disputes. Parfois, quelqu’un frappait violemment à la porte des WCs puis finissait par se retirer, désespéré de jamais la voir s’ouvrir. Le train traversait un tunnel sous une montagne, lorsque le contrôleur déverrouilla la porte, poussa un cri de stupeur et perdit connaissance. Les voyageurs se précipitèrent vers nous et c’est alors que je m’élançai hors du train qui avait réduit son allure pour prendre un virage. Je ne me souviens de rien d’autre que de ma tête allant s’éclater contre la paroi du tunnel noir.

Lorsque je revins à moi, le matin, je me trouvai au milieu d’un peuple qui parlait un arabe bien étrange, un peuple à tête allongée, au corps énorme revêtu d’un pelage semblable à la fourrure d’un chameau, dont les hommes portaient une boucle d’oreille longue à l’oreille gauche, étaient habillés d’un bournous et d’une tunique rayée grise, et marchaient en bougeant le derrière d’une façon bizarre (il semblait qu’ils fussent tous atteints du mal vénérien), se nourrissaient d’herbes et ne touchaient pas à la viande de mouton, sauf un jour par an, appelé la «fête de Ghurrafah». Quant à la viande de boeuf et à la volaille, elles étaient interdites chez eux, et non seulement ne connaissaient-ils pas le poisson ni aucune autre viande de la mer, mais encore, le terme «mer» avait chez eux une autre signification, offensante. Ainsi j’entendis l’un d’entre eux insulter son ennemi en disant: «Tu es une mer!» Quand j’en demandai le sens, on m’informa qu’il s’agissait d’une insulte qui voulait dire homosexuel. Surpris, je m’enquis du fondement de cette comparaison, ce à quoi on me répondit: «La mer est la reine des homosexuels et la maîtresse des efféminés: elle se fait monter par des étrangers sans montrer de contrariété, et de même l’homosexuel parmi les humains se fait monter par des étrangers et pénétrer par la plèbe et les seigneurs, les hommes et les éphèbes.»

Je n’étais pas convaincu par cette explication, mais je gardai le silence comme si j’étais satisfait, car  leurs usages et croyances sont si sacrés qu’ils ne laissent pas les étranger en discuter.

Un jour, je voulus demander la raison derrière le nom porté par ce peuple qui habite les rochers et je murmurai à l’oreille de l’un d’eux:

–  Pourquoi vous nommez-vous «les gonflés»?

Il me foudroya d’un regard inquiétant, changeant de couleur, et, les muscles de son visage frémissant de colère, répondit:

–  Pose la question encore une fois, et tu subiras le même sort que cet étranger.

Il indiquait de la main un lieu proche où se trouvaient des arbres géants au tronc lisse et pauvres en feuilles, qui, ce soir-là, ressemblaient à des fantômes.

Pressé par la curiosité, je m’en fus vers ce lieu, et quand je l’aperçus, je fus suffoqué par une forte puanteur, écoeurante comme l’odeur d’une charogne. Je m’en protégeai avec un pan du bournous et avançai. C’était les restes d’un cadavre, maintenu en l’air aux quatre extrémités par des cordes attachées à deux arbres, ses viscères pendouillant jusqu’au sol, becquetées par des oiseaux bizarres parmi lesquels je ne reconnus que les corbeaux: d’aucuns étaient blancs, d’autres gris, certains avaient le bec comme une scie et émettaient des cris terribles tandis qu’ils mastiquaient les viscères du disgracieux.

Entre-temps, un énorme oiseau s’était posé, comme un aigle mais qui n’était pas un aigle, la tête allongée comme celle d’une mule ou d’un âne, la bouche ourlée de grosses lèvres. Je fus perturbé par cet oiseau qui ne ressemblait à aucun autre. La chose étrange enfila sa langue dans la tête de l’homme crucifié pour lui lécher la cervelle, après avoir planté ses pattes sur les épaules du cadavre. Terrifié, je pris la fuite.

Quand j’eus rejoint le guide qui était resté plus loin à m’attendre, la terreur avait asséché le sang dans mes veines et mes genoux n’arrivaient plus à me soutenir. Il sourit et dit:

–  N’aie pas peur: voilà le sort réservé à qui veut mettre fin à notre mystère…

Je répondis:

–  Ce n’est pas cela qui m’a effrayé.

–  Quoi alors?

–  L’oiseau-mule!

–  Tu l’as vu?

–  Oui, quelle est cette monstruosité?

–  Mettons-nous en chemin pour ne pas être sa proie du soir.

–  Tu ne m’as pas répondu. Quelle est cette chose? C’est encore l’un de vos secrets?

–  Je t’en parlerai quand nous serons plus proches du village. Dépêche-toi.

 

***

 

Lorsque nous fûmes très loin du cadavre crucifié, l’homme ralentit le pas, se tourna vers moi, la sueur perlant sur front et dit:

–  C’est le cérébrophage, il mange seulement la cervelle et ne touche pas au reste. Il a emporté des milliers d’enfants, chaque jour nous en trouvons les cadavres décapités. Il aime les jeunes cerveaux, peut-être parce qu’ils sont frais et purs. Mais le commencement de son histoire, c’est un fait extraordinaire qu’un autre que moi peut-être te racontera.

Au déjeuner, on m’apporta des herbes et des racines d’arbre, ainsi que divers variétés d’oignons, certains malodorants et crus, d’autres cuits dans une sauce jaune. Je goûtai, mais cela ne me plut pas, on aurait dit qu’ils avaient été cuits dans de l’eau sans sel. Je me tournai vers l’un d’entre eux et demandai:

–  Pourrais-je avoir un peu de sel?

Frappé d’une certaine stupeur, il leva un sourcil en signe d’interrogation et je répétai ma demande:

–  Je voudrais du sel.

Il répondit:

–  Et que serait ‘le sel’?

J’étais abasourdi: J’avais atterri chez un peuple qui ne connaissait pas le sel! Je retournai à cet oignon maléfique, en mordit un morceau et le trouvai bon. Je continuai jusqu’à être rassasié, car j’étais détruit par la faim. Le repas terminé, on apporta un broc qui, pensai-je, contenait du thé, et on nous versa dans des gobelets en bois un liquide fermenté, blanc comme du lait. Je le bus, il me fit l’effet du vin.

L’un d’entre eux me raconta alors que dans des temps reculés, ils avaient pour habitude de chasser l’unipède, présent dans ces rochers en grandes populations, amenées là un jour par un vent très fort venant de pays lointains, et qu’encore aujourd’hui, ils comptaient le temps à partir d’alors, disant: telle chose est arrivée l’année du vent de l’unipède, ou encore: cela est arrivé l’année de l’unipède.

Tu n’as jamais entendu parler de l’unipède?

Al-Mas’ùdi dit ceci: «Près de Sanaa vit un peuple d’arabes transformés; des moitiés d’hommes, avec une moitié de tête, une moitié de corps, une seule main et une seule jambe. On les appelle Wabàr, ce sont les descendants d’Iram, fils de Sem, frère d’Ad et de Thamùd, et ils n’ont pas de cervelle. Ils vivent dans le maquis et dans un pays sauvage sur la côte de la mer indienne. Les Arabes les appellent «unipèdes», les chassent et les mangent.. Ils parlent arabe et se reproduisent, se donnent des noms arabes et composent de la poésie.»

Dans un livre ancien, j’avais lu cela: «L’une des choses étranges de la nature de l’unipède, c’est qu’il est moitié homme, avec une seule main et une seule jambe, et saute et court rapidement. On le trouve dans une partie du Yémen et peut-être en Perse. Les Arabes le chassent et le mangent. Certaines histoires rapportent que les hommes d’une caravane trouvèrent un jour un passage dans une terre très peuplée d’unipèdes, réussirent à en abattre un, l’égorgèrent et le firent cuire: il était bien gras. Alors qu’ils s’asseyaient au banquet, l’un d’entre eux remarqua: «Cet unipède est bien gras.» Un autre unipède, qui s’était caché sur un arbre proche de là, dit alors: «Bien sûr, il se nourrit de cyprès, c’est pourquoi il est bien gras», attirant leur attention. Ils l’attrapèrent et l’égorgèrent. Un autre encore, depuis un autre arbre, où il s’était caché, dit: «S’il avait de la jugeotte, il se serait tu et n’aurait pas émis un souffle». Ils l’attrapèrent et l’égorgèrent. C’est alors qu’un autre unipède, caché dans une aspérité du terrain, les interpella: «J’ai bien fait de ne pas parler!» Ils l’attrapèrent et l’égorgèrent, et en firent leur pitance. On dit de l’unipède qu’il se nourrit de fruits et de plantes, et qu’il est résistant à la soif.» 

Dans ces territoires, il y a un arbre nommé térébinthe, c’est peut-être là que l’unipède habite. Il s’agit d’un arbre immense au feuillage de petite taille et abondant, qui donne de petits fruits semblables à des grappes de raisin, qu’on appelle «bouchée des esprits» et dont certains sont verts, d’autres violets et d’autres encore, noirs, les plus savoureux. Lors des nuits froides, les hommes en mangent, puis ils prennent leurs femmes avec une passion jamais vue: aucun ne cesse de monter sa femme avant le lever du soleil. Certains marchands juifs se livrent à l’accaparement de ce fruit. En ayant acheté tous les arbres, ils mélangent les fruits avec d’autres sortes d’herbes pour en faire une pâte, obtenant ainsi une nourriture enivrante qui abrutit l’esprit, rend le sexe puissant et excite les appétits, de telle façon que celui qui en mange monte tout ce qu’il trouve. C’est pour cela que les hommes n’en prennent que chez eux, après avoir bien verrouillé la porte pour ne plus pouvoir sortir et donné la clé à leur femme.

Ils me racontèrent l’histoire d’un berger qui troqua avec un commerçant une poignée de «bouchée des esprits» contre un mouton bien gras. Sur le chemin du retour chez lui, il mordit un morceau de cette pâte et eut une envie soudaine et très forte de posséder quelqu’un. L’envie le brûlait, aussi, il descendit de sa mule et la pénétra, et continua à la monter tandis qu’elle lui donnait des coups de sabot, jusqu’à ce qu’on le retrouve mort, embrassant la mule de derrière. Mais le plus étrange, plus étrange que tout ce que j’ai jamais entendu, c’est que cette mule fut enceinte pendant neuf mois et un jour, elle eut les premières douleurs. Tous les habitants de ces rochers et des rochers alentours accoururent; après des heures de douleurs et de braiements, la mule donna naissance à un bébé étrange, qui avait la figure d’une mule et les pattes d’un homme. Quatre ailes lui poussèrent et il prit son envol devant tout le monde, voletant dans le ciel et poussant un cri de nouveau-né.

 

 

Tr: Cécile Gault

 

 

<photo id= »2″ />

A propos kamelriahi

KAMEL RIAHI Kamel riahi: tunisian novelist and journalist , born in 1974. He works as a cultural correspondent for prominent universal broadcasting including; newspapers, televisions and news agencies. He worked as the head of translation department at Arab Higher Institute for Translation in Algeria .In 2010, he returned to Tunisia where he joined the ministry of culture and took charge of the cultural panel in important spaces in the Tunisian’s capital. In 2007, got the “Golden Alcomar” prize to the best novel named “the scalpel” in Tunisia.In 2009 he was the only winner in “the Beirut 39” literary contest organized by high festival foundation to choose only 39 best arab novelists .One of the best five writers under the age of forty selected to participate in “the Bouker’s competition for two rounds. He issued a set of literary and monetary books such as; “Gulls memory” , “Stole my face” , “the scalpel” , “the gorilla” , “the movement of narrative fiction and it’s climate” and “thus spoke Philippe lejeune” and “the novel writing of wasiney al aaradj”.Some of his works have been translated into French,English,Italian,Hebrew and Portuguese languages.
Cet article a été publié dans Uncategorized, المشرط. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s