Bayya 19

Tout ce qu’il disait de moi est vrai. J’ai couché avec la moitié de ceux qui m’ont dit bonjour,Diapositive1 et je suis également prête à coucher avec quiconque me dira bonsoir. Il doit bien y avoir en moi quelque chose d’anormal, que je n’ai jamais pu comprendre. Car je fonds tel un morceau de cire dès qu’un homme pose la main sur moi. Et, de ce fait, ce que je faisais n’avait rien à avoir avec la morale. Je ne demandais pas de la tune . Je m’y abandonnais, voilà tout. Peut-être même « abandon » n’est-il pas le mot approprié, puisque je ne me voyais guère forcée par mes hommes à faire quoi que ce soit. Et bien souvent, j’y prenais plutôt mon pieds. Est-ce bien là une prédisposition à la débauche ? Je ne me vois cependant jamais ainsi. Jamais je ne l’étais ; et pourtant je me réjouissais lorsque je disais à mon homme : « je suis ta salope ». C’est, je crois, le seul mot que je souffle avec autant de sincérité, le seul mot que j’aime autant déguster en épelant chacune de ses lettres, une par une. Un jour, Stella m’avait demandé de le lui dire, et ça m’a plu. Du coup, je ne cessais de le lui chuchoter à chaque fois que je le sentais fatigué, et il s’enflammait. Ce mot, c’était ma clé et le mot de passe par lequel je crochète ses serrures. Je parais grosse. Je n’avais pas cette taille-là. J’avais moins de poids, et pourtant mes seins étaient toujours énormes. Tout le monde les matait par ses regards. Leur forme ne m’a jamais complexée. Bien au contraire, je ne cessais exprès de les mettre en valeur. Et quand je m’isolais avec mon homme, il n’avait aucun mal à savoir par où commencer. Il enfonçait directement sa tête entre mes seins, et s’y vautrerait longuement. Seul l’écrivain, relevant sa tête d’entre mes seins, m’avait dit : tu es un ange gardien. Un véritable ange. Oui ! Il était, certes, ivre mais sincère, et c’est d’ailleurs pour cela que je l’ai cru. Rien ne m’empêchait d’ailleurs de ne pas le croire, et puis j’ai confiance en les ivres. Je n’ai d’ailleurs jamais largué Stella, ne serait-ce qu’un jour, parce que, ivre, il devenait le plus sublime des hommes. Et même quand il était en taule, je l’attendais. Mais cela ne veut pas dire qu’en son absence, je n’avais plus d’expériences avec d’autres hommes. Je ne peux pas attendre des années. J’ai dit depuis le début que je ne peux pas refuser l’avance d’un homme qui pose la main sur moi. Et pourtant, c’était lui, Stella, que j’attendais, et je n’appartenais à personne d’autre que lui. Chaglah me déteste parce qu’il me voulait pour lui, quand Stella fut écroué et condamné à une peine de vingt ans. Je l’ai laissé goûter, nouant l’espoir qu’il s’en contente. Mails il est devenu un amant trop pénible, il jalouse tellement les mouches mâles et m’assiège le vagin que j’ai fini par lui couper les vivres jusqu’à ce que Stella, gracié, sorte de prison. C’est lui qui m’a ligotée aujourd’hui, à une chaise, avec une écharpe, puis il a accompagné Stella au café, lequel va sans doute revenir après quelques heures pour me raconter les histoires du quartier. Chaglah le devancera certainement en apportant les sacs à fruits et les fruits secs en barquettes. Il est le seul qui sache quoi faire de moi, et il est le premier à aider Stella à me ligoter. Il ligote avec la rancune d’un forcené. Je sais qu’il n’a pas oublié mon refus. Mais depuis que Kojak s’est manifesté dans le quartier, après la récidive de Stella, Chaglah s’est dégoûté de moi et m’a évitée. Kojak n’avait aucune pitié pour moi et moi qui me réjouissais d’être à la fois la femme du voleur et de l’informateur. Grâce à lui, on m’a qualifiée de « bonne dégustatrice », et ce titre m’a plu. Mon corps était l’arène de ces deux hommes. Deux saisons seulement se partageaient mon année : une moitié pour l’informateur, et l’autre est dédiée au voleur, jusqu’à l’apparition de l’écrivain.
***
C’était un jour fichu. Tout y était déséquilibré. J’étais seul dans l’appartement, aux prises avec une mouche obstinée qui s’entêtait dans cet après-midi brûlant à me sucer le sang. Le ventilateur tournait, l’air chaud montait et prenait le même sens de la rotation, la mouche tournait aussi et moi autour avec une chaussure, dans l’espoir de la chasser,. Rien n’était plus évident, ces jours-là, que cette vertigineuse rotation dans ma vie. Des semaines s’étaient écoulées sans que je mette les pieds dehors. Aïcha m’avait déjà largué. Elle dit que je suis mauvaise langue quand la rage me prend ; nous nous sommes même agrotis d’injures et avons étalé notre linge sale, réduisant notre histoire à néant. J’étais tout proche, alors que j’avais encore à la main la paire de chaussures, quand on a frappé à la porte. C’était Baya – et ce n’est qu’à cet instant que j’ai pris connaissance de son prénom. Elle était étonnée, et demeura coi en m’apercevant ainsi, les chaussures à la main. Je les ai, du coup, jetée. « Désolé », ai-je dit, broyé que j’étais sous le fardeau d’une honte dont je me suis très vite libéré.
– « Voudrais-tu que je fasse ta lessive ? » m’a demandé Baya.
S’ensuivait un moment de silence suffisamment long pour détourner le sens de sa question dans ma cervelle.
– « Oui, j’ai vraiment besoin qu’on m’annihile plutôt de la surface de la Terre ».
Triste phrase, mais assez intelligente pour que n’importe quelle femme soit rassurée et, en un geste maternel, porte sa main à ta joue pour te calmer.
– « Que Dieu t’épargne le mal ! », a-t-elle répondu.
J’avais laissé Baya sur le seuil de la porte, que j’ai d’ailleurs gardée ouverte, pour retourner à ma table sur laquelle j’avais l’habitude de m’allonger, dans une couverture traditionnelle en pure laine bariolée. Et tout près de la tête, le ventilateur faisait tourner l’air chaud.
Je l’avais ensuite entendu fermer la porte et rentrer. Ses pas se sont rapprochés, petit à petit, de moi jusqu’à ce qu’elle soit penchée en avant en secouant ses énormes seins contre mon visage.
– « Ne sois pas triste, a-t-elle dit, seule la tristesse anéantit les hommes ».
– « Mais plein de mouches me tournent autour ».
– « On ne chasse pas les mouches avec des chaussures ».
– « J’en ai marre ».
– « Eh bien, tu n’aurais pas dû être si clair ! »
– « Comment ? »
– « Sois ambigu avec la vie, tu lui donnes trop d’importance qu’elle ne mériterait peut-être pas ».
– « Mais elle, c’est qui ? », lui ai-je demandé en me tournant vers elle.
– « La vie. Notre vie qui n’est que ridicule ».
– « Où as-tu appris ça ? »
– « Ne me sous-estime pas. Car les écoles ne sauraient jamais m’offrir ce que les escaliers des immeubles, les toits et les couloirs des bureaux m’ont appris ».
– « Je n’imaginais pas que tu sois si profonde… »
– « Et, justement, on n’atteindra jamais la profondeur des gens si on les regarde d’en haut. Voir de haut rapetisse. »
– « Merde alors !, me suis-je dit en sursaut. Acceptes-tu de boire un verre avec moi ? »
– « C’est un grand honneur pour moi. »
– « C’est au traqueur des mouches que tout l’honneur semble plutôt en revenir cet après-midi ! »

Visuel revue N° 16
Je me suis précipité vers l’autre chambre, j’ai sorti du réfrigérateur la bouteille de Magon, et nous nous sommes attablés. Le moment valait la peine des aveux.
Je lui ai tout étalé de la triste histoire qui était la mienne, et elle m’a confié son parcours fabuleux. Mais ce qui m’a frappé le plus, c’est le fait qu’elle soit bien calée dans la baise avec les amis ; elle ne laisse d’ailleurs aucun d’eux lui filer entre les griffes avant qu’elle ne sache l’appâter comme il se doit.
Baya confie qu’elle cherchait ainsi le partage, quelque chose qui les rassemble, le mystère de l’amitié, elle est l’amante des amis. Chacun d’eux se sert, sans le savoir, dans l’assiette de l’autre. Elle savait si bien s’y prendre jusqu’à l’apparition d’un homme qui l’a fait tomber des nues. Un homme dont elle a préféré garder secret le nom, et qui la fait basculer dans la tristesse.
Elle a pleuré avant d’enchaîner :
« En amour, l’exclusivité n’est qu’humiliation. Alors fais gaffe toi, gentil écrivain. Car lui aussi me disait : ‘‘Tu n’auras pas de vie en dehors de moi. Et tu ne mordras à nul autre appât qu’au mien’’. C’est ainsi qu’il m’avait définitivement ôté la parole. Et pourtant, je n’y ai pas cédé. Car tout est gérable, sauf les vagins. C’est dans un ciel brumeux qu’on suspend les vagins par leurs clitoris, chaque vagin jetant son éclat, tel un astre, quand il le veut et sur qui il le veut. »
Lorsque Baya a rejoint la salle de bain pour se doucher, j’ai levé le verre pour le vider. La mouche était déjà morte, gisant au fond du verre. C’est là que je me suis rendu compte que la mouche, que je traquais, avait alors disparu.
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NAKSA 69
Un roman de Kamal Riahi
T. Adnan Jday

A propos kamelriahi

KAMEL RIAHI Kamel riahi: tunisian novelist and journalist , born in 1974. He works as a cultural correspondent for prominent universal broadcasting including; newspapers, televisions and news agencies. He worked as the head of translation department at Arab Higher Institute for Translation in Algeria .In 2010, he returned to Tunisia where he joined the ministry of culture and took charge of the cultural panel in important spaces in the Tunisian’s capital. In 2007, got the “Golden Alcomar” prize to the best novel named “the scalpel” in Tunisia.In 2009 he was the only winner in “the Beirut 39” literary contest organized by high festival foundation to choose only 39 best arab novelists .One of the best five writers under the age of forty selected to participate in “the Bouker’s competition for two rounds. He issued a set of literary and monetary books such as; “Gulls memory” , “Stole my face” , “the scalpel” , “the gorilla” , “the movement of narrative fiction and it’s climate” and “thus spoke Philippe lejeune” and “the novel writing of wasiney al aaradj”.Some of his works have been translated into French,English,Italian,Hebrew and Portuguese languages.
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Un commentaire pour Bayya 19

  1. kamelriahi dit :

    Reblogged this on Kamel Riahi Novelist and commented:

    Ajoutez votre grain de sel personnel… (facultatif)

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