‘Youssef’, une nouvelle de Kamel Riahi

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Cheikh Mohamed trébucha en traversant la rue avec son couffin de légumes. Il maudit le diable et implora la protection divine. Un sourire illumina son visage et en dissimula quelques rides sous le keffieh doré et sous la chéchia rouge. Il ajusta sa djebba, une djebba en lin..
Aujourd’hui, il avait eu envie d’un poulet fermier et voilà qu’il en avait acheté deux. Il est certain que Aïcha en fera un couscous superbe comme en faisait sa regrettée mère.
Il prit par les souks et dès qu’apparût sa petite boutique, il hâta le pas et s’y engouffra pour trouver son jeune apprenti en train de ranger les chéchias : des rouges, des vertes et des jaunes. En effet, les couleurs étaient maintenant variées. C’était ce que son ouvrier lui avait conseillé d’expérimenter et cela lui permit de retrouver son heure de gloire: la chéchia de cheikh Mohamed agrémenta dès lors les têtes des jeunes, des vieux, des hommes et des femmes. Les belles entraient chez lui fascinées par ce couvre-chef brodé de sequins et orné d’une étoile et d’un croissant.
Il posait la chéchia sur la tête d’une cliente et sans cesser de sourire répétait «Mon Dieu, bénissez cette pleine lune.», leurs éclats de rires emplissaient la petite boutique et les belles sortaient avec des têtes rouges, vertes, jaunes…
Le Cheikh s’approcha de son ouvrier et lui cria, le sourire toujours aux lèvres:
-Comment va le travail, Youssef?
Le jeune ouvrier répondit:
– Comme tu veux hadj. Les couleurs de nos chéchias ornent les rues.
– Béni soies-tu, fiston. Amène ce couffin chez moi et demande qu’on fasse un couscous.
Youssef obtempéra en souriant, prit le couffin et s’en alla allègrement chez son patron. Il secoua sa longue blouse bleue à plusieurs reprises faisant voler la poussière et les poils qui s’y étaient accrochées. «J’ai vraiment l’air triste avec cette blouse. Mon père m’a enterré vivant dans les boutiques des chaouachines. Comme je souhaiterais me réserver un jour de la semaine pour aller à la plage. Comme j’ai envie de voir , la Goulette et la Marsa. Personne ne croira que mon corps n’a jamais connu l’eau de mer. Comment aurait-il pu alors que je n’y ai jamais mis les pieds? Depuis que très jeune j’ai quitté l’école, je n’ai fait qu’aller de boutique en boutique.
Je dois aller à la plage. Maintenant, le Cheikh se laisse convaincre par mes paroles et il se fie à mes idées surtout depuis que la chéchia – coloriée autrement qu’en rouge – a réussi. Je vais lui proposer de me laisser vendre à la plage, là où il y a les jeunes et les étrangers. Nous gagnerions beaucoup d’argent. Je dois me libérer de cette misérable boutique… Que de belles filles sur la plage… Ca serait formidable d’y travailler. Peut-être en connaîtrais-je une. Tous les beznass qui me sont proches viennent à la boutique et me parlent de leurs aventures avec les filles. Que leurs récits sont admirables bien qu’ils exagèrent parfois allant trop loin dans le fantasme!
Certaines femmes visitent la boutique et étonnent avec leur franc-parler et leurs corps épatants. Fasciné, je me perds dans leur contemplation, mais le Cheikh me secoue à chaque fois et me mets en garde contre elles…
Comme j’avais espéré vivre un seul des récits de mes amis, dialoguer avec ces beaux corps!
Je me suis toujours demandé ce que pouvaient se dire les couples qui passaient devant la boutique. Je dois proposer au Cheikh Mohamed l’idée de vente à la plage. Il faut qu’il accepte; sinon je quitte le travail.»
Youssef heurta un passant qui le maudit et le traita d’aveugle et d’écervelé. Le jeune homme ne lui accorda pas un grand intérêt. Il s’arrêta devant une vieille maison, frappa à la porte avec le heurtoir et attendit. Il frappa encore et, cette fois-ci, il n’attendit pas longtemps. Youssef resta bouche bée, il ferma les yeux puis les écarquilla comme pour examiner quelque chose. Et la langue épaisse, il demanda: Suis-je bien chez Cheikh Mohamed Chaouachi ? La belle brune releva sa chemise pour couvrir ses seins qui se montraient comme une paire de colombes et répondit: «oui, c’est ici. Qui es-tu?»
– Je suis son ouvrier et voici le couffin de légumes.
– Tu es donc le nouvel apprenti? Je suis sa femme. Entre boire un verre de thé.
Youssef ouvrit grand la bouche et demanda inconsciemment:
– Sa femme?
– Oui, oui entre.
– Merci il m’attend. Je ne peux pas m’attarder.
– Entre, tu t’en iras vite.
Il entra derrière elle en se tâtant sa gorge asséchée. Il s’assit dans le fauteuil et se plongea dans le silence alors que la charmante femme l’avait laissé et était entrée dans la cuisine. Il s’épongea le front. Il n’attendit pas longtemps; elle revint avec deux verres de thé et une bouteille d’eau glacée.
Il tendit une main fébrile vers l’eau et, sans baisser ses yeux de la belle femme, but comme s’il revenait du désert. Des questions le hantèrent, le taraudèrent comme une migraine: comment ce vieux Cheikh peut-il épouser cette charmante femme? Comment a-t-elle pu accepter de l’épouser?
Elle se rapprocha de lui:
– Comment t’appelles-tu?
– Youssef.
– Ravie de faire ta connaissance. Moi, c’est Aïcha.
Il marmonna, bredouilla mais n’articula pas un mot.
Elle se rapprocha encore et attirée par les poils denses sur sa poitrine apparaissant entre les boutons de sa chemise, elle tendit la main, lui caressant les joues, le menton. Il s’enflamma. Il transpira davantage et eut du mal à avaler sa salive. Elle sourit:
– Tu es magnifique, Youssef.
Il ne répondit pas.
Elle se rapprocha de plus en plus: «Accepterais-tu mon amitié» et elle laissa glisser sa main dans les touffes de
Sidi-Bou-Saïd
sa poitrine. Pris d’un nouvel accès de fièvre, Youssef recula.
– De grâce, Cheikh Mohamed est comme mon père!
– Je ne t’ai pas demandé de changer ta relation avec lui. C’est de moi qu’il s’agit. J’ai besoin de toi. J’ai besoin d’un homme avec qui je pourrais partager mon plaisir et offrir ma féminité…
– Pourquoi l’as-tu épousé alors?
– J’ai eu l’âge de me marier et je suis d’une famille conservatrice de la Médina qui ne me laissait pas franchir le seuil de la maison. Lorsque Cheikh Mohamed, qui était ami avec mon père, perdit sa femme, mon père me maria à lui, à mon insu.
Youssef leva son regard sur le beau corps mûr et appétissant, vers la poitrine ferme. Comment laisser cette beauté dont il avait tant rêvé et partir? Comme j’ai envie de vivre cette aventure dont parlent mes amis! Elle me regarde langoureusement. Non, elle regarde…
Peut-être doute-t-elle de ma virilité. Non moi, personne ne doute de ma virilité. Je vais la presser. Je vais l’étreindre à lui faire détester ce qu’elle cherche. Il ouvrit sa chemise découvrant la savane de sa poitrine; Il se rua sur elle l’embrassant avec la fougue d’un taureau espagnol démonté.
Cheikh Mohamed consulta sa montre-bracelet et grommela:
– Une heure et demi et ce garçon n’est pas encore rentré!… Le voilà qui se dandine. Comme il est lent, mais il est brave et intelligent.
– Tout ce temps pour amener le couffin?
Le jeune homme marmotta:
– Tu as oublié de m’indiquer la maison, Cheikh et j’ai dû me renseigner plusieurs fois.
– Lui as-tu demandé pour le couscous?
– Oui, Cheikh et bon appétit d’avance.
Le Cheikh s’appuya sur sa petite chaise, enfonça la chéchia dans le moule pour qu’elle conserve sa forme et demanda:
– Connais-tu l’histoire de Youssef et la femme de Aziz
La question foudroya Youssef qui répondit:
Non, non.
Cheikh Mohamed se mit à raconter l’histoire avec enthousiasme, tout en fixant la chéchia sur le moule. Youssef pleurait de regret et de repentir. Le Cheikh s’en emplissait d’orgueil pensant que c’était à cause de son éloquence et de l’influence qu’il avait sur lui. Il en était conforté dans l’idée que son ouvrier était brave et fidèle.

Kamel Riahi
Traduction Jalel El Gharbi
(20/08/2008)

A propos kamelriahi

KAMEL RIAHI Kamel riahi: tunisian novelist and journalist , born in 1974. He works as a cultural correspondent for prominent universal broadcasting including; newspapers, televisions and news agencies. He worked as the head of translation department at Arab Higher Institute for Translation in Algeria .In 2010, he returned to Tunisia where he joined the ministry of culture and took charge of the cultural panel in important spaces in the Tunisian’s capital. In 2007, got the “Golden Alcomar” prize to the best novel named “the scalpel” in Tunisia.In 2009 he was the only winner in “the Beirut 39” literary contest organized by high festival foundation to choose only 39 best arab novelists .One of the best five writers under the age of forty selected to participate in “the Bouker’s competition for two rounds. He issued a set of literary and monetary books such as; “Gulls memory” , “Stole my face” , “the scalpel” , “the gorilla” , “the movement of narrative fiction and it’s climate” and “thus spoke Philippe lejeune” and “the novel writing of wasiney al aaradj”.Some of his works have been translated into French,English,Italian,Hebrew and Portuguese languages.
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