Ainsi parlait philippe lejeune»de Kamel Riahi

 

Écrit par Hatem Bourial    

15-01-2009 

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La tentation de l’autofiction

 

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  Dans un ouvrage bilingue, le principal théoricien de l’autobiographie revient sur les conditions d’emergence d’une littérature de l’autofiction.

C’est un ouvrage passionnant que vient de publier Kamel Riahi dans le cadre de la collection Travelling. L’œuvre prend la forme d’un entretien avec Philippe Lejeune, l’un des théoriciens de l’autobiographie.

Dans son livre, sobrement intitulé «L’autobiographie» (1971), Lejeune définissait les nouvelles orientations critiques de ce genre littéraire qui mèneront à la naissance du concept d’autofiction devenu aujourd’hui une manière nouvelle d’écrire mémoires, journaux intimes ou fictions de soi.

Connu pour un travail romanesque, Kamel Riahi a publié de nombreux ouvrages comme «Al machrat» (Sud éditions, 2006) ou deux excellents recueils de nouvelles parus au tournant du siècle nouveau.

Pour cet entretien avec Philippe Lejeune, Riahi nous propose un ouvrage bilingue. La démarche choisie permet dès lors d’offrir au lecteur arabophone une traduction (réalisée par le romancier Slaheddine Boujah) de cet entretien qui est une véritable exploration de la pensée de Lejeune à propos du style de l’autobiographie mais aussi concernant la notion même de pacte autobiographique et l’émergence du concept d’autofiction.

Brillant dans ses propos, Lejeune ouvre mille perspectives au lecteur et répond aux questions de Riahi avec un à-propos remarquable et une admirable somme de références comme le montre l’extrait que  nous publions ici. L’ouvrage se présente en deux séquences: la première est une notice bio-bibliographique concernant le parcours de Lejeune et la seconde prend la forme de ce long entretien qui s’avère un document de la plus grande utilité sur une question qui hante la narration moderne.

Découvrons dès lors les points de vue de Philippe Lejeune en ce qui concerne le pacte autobiographique, l’émergence de l’autofiction  et les rapports de l’imaginaire et du réel. Il convient également de saluer le travail critique de Kamel Riahi qui parvient à installer un véritable dispositif de réflexion à travers un entretien qui résonne comme une adresse aux écrivains désireux d’écrire la modernité.

 

L’élargissement d’une notion

 

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Le pacte autobiographique lui-même n’a-t-il pas fait l’objet d’interrogations, notamment à propos de la fameuse «case vide» qui a suscité le désir de Serge Doubrosvsky?

Ce n’était pas là une critique, mais une aventure passionnante, que je n’avais pas prévue. Après avoir publié son «roman» Fils, en 1977, Serge Doubrovsky m’a écrit pour me dire l’inspiration qu’il avait puisée, en 1973, dans le tableau à double entrée et à neuf cases où je croisais deux critères, le pacte (autobiographique, indéterminé, ou romanesque) et le nom du narrateur (identique à celui de l’auteur, indéterminé, différent du nom de l’auteur). Je disais que du croisement «pacte romanesque/nom identique à celui de l’auteur», je ne voyais pas d’exemple, mais qu’on pourrait en tirer des effets intéressants. J’avais tort de croire cette case vide (il y avait des précédents), mais raison pour l’intérêt des effets, puisque Serge Doubrovsky a choisi ce système pour Fils et ses livres suivants, en baptisant «autofiction» la combinaison très particulière qu’il a mise au point: se servir de son nom, garantir vrais tous les éléments d’information donnés, mais prendre la liberté de broder au fil d’une écriture ludique qui rebondit sur les mots. Il y a beaucoup de poésies et d’arrangements chez Doubrovsky, mais peu d’inventions à proprement parler: il navigue au plus près de lui-même. La création du mot-valise «autofiction» correspondait sans doute à un besoin dans le champ littéraire français de l’époque: d’autres s’en sont emparés. Et d’abord Vincent Colonna, qui a pris au sérieux la notion de «fiction», élargissant «autofiction» aux vies carrément inventées mais attribuées par l’auteur à un personnage qui porte son nom.

Entre ces deux extrêmes, il s’est trouvé toutes sortes de cocktails intermédiaires aux dosages variés entre signes d’autobiographie et pratiques de fiction. Et puis le mot a plu aux journalistes et peu à peu le mot «autofiction» s’est trouvé employé pour désigner tout l’espace intermédiaire entre l’autobiographie et la fiction. D’où une certaine confusion théorique, certainement favorable à la créativité! Quelle est la différence entre l’autofiction et ce qu’on appelait auparavant «roman autobiographique»? Un de mes amis espagnols, Manuel Alberca, qui vient de publier un livre sur le sujet, avec un beau titre «El pacto ambiguo», (Le Pacte ambigu), suggère que le roman autobiographique était une manière gênée, un peu honteuse, de parler de soi (surtout dans nos pays où «le moi est haïssable»), tandis que l’autofiction revendique ce droit, mais en même temps remet en cause la croyance en un sujet plein et cohérent, et se fraye plus librement vers l’inconsistance du sujet un chemin qui passe par la fiction, pour le contenu, et par l’invention, pour les formes. Il s’agit donc d’une aventure très dynamique, passionnante à suivre. L’été prochain (fin juillet 2008), un colloque réunira à Cerisy-la-Salle  un certain nombre d’auteurs qui se réclament de l’autofiction, et des critique qui ont réfléchi sur ces pratiques. Je m’y rendrai sans doute, mais en auditeur plutôt que participant, parce que je reste, pour ma pratique personnelle, attaché à l’effort de serrer la vérité, au plus loin de toute fiction volontaire. C’est sans doute naïf-mais ni plus ni moins que la position contraire…

 

La confusion des genres

La différence entre l’autofiction et l’autobiographie n’est-elle pas, comme on l’a dit, que la première est populaire et démocratique, n’importe qui peut l’écrire, alors que la seconde serait réservée aux gens connus?

A mon avis; c’est plutôt le contraire! Sur la page 4 de couverture de «Fils», Serge Doubrovsky a en effet écrit ceci: «Autobiographie? Non, c’est un privilège réservé aux importants de ce monde, au soir de leur vie, et dans un beau style. Fiction, d’événements et de faits strictement réels: si l’on veut autofiction» etc. Serge Doubrovsky fait ici le modeste, mais assez maladroitement. Il confond l’autobiographie, genre démocratique et populaire par excellence, avec les «Mémoires», genre traditionnel pratiqué par les personnes qui, ayant eu une action publique importante, donnent leur témoignage pour justifier leur action. Mais il est évident que l’autofiction est, elle aussi, réservée aux «importants de ce monde», du moins à une catégorie particulière: ceux qui se croient «écrivains», et se sentent différents des gens qui écrivent banalement «dans un beau style», sans être vraiment, comme eux, créateurs d’une forme nouvelle. L’autofiction est surtout pratiquée par des écrivains déjà publiés ou qui aspirent à l’être, c’est-à-dire une minorité ou une élite. L’autobiographie, elle, est, selon la formule méprisante d’Albert Thibaudet, «l’art de ceux qui ne sont pas artistes, le roman de ceux qui ne sont pas romanciers», et c’est là sa grandeur. Elle est sans prétention. Mais elle n’est pas sans exigence. C’est à mon avis une des erreurs de notre temps de confondre art et fiction. Il peut y avoir invention de formes nouvelles dans le champ de la vérité. Quant à la démocratie, dans le champ de ce qu’on appelle aujourd’hui «les écritures ordinaires», dans une écriture de proximité et d’échange, où des expériences multiples se communiquent sans chercher à s’imposer. Mais il y a plus démocratique encore que l’autobiographie, c’est le journal…

Vous serez peut-être surpris du tour qu’a pris ma réponse. Vous vous êtes adressé à l’auteur du Pacte autobiographique, au théoricien, et c’est le fondateur de l’Association pour l’Autobiographie (APA), le militant, qui vous répond. Mais c’est le même homme, et il est prêt à s’expliquer!

 

Un genre impossible

Alors, l’autobiographie pure n’est-elle pas un genre impossible? L’imaginaire ou la fiction ne s’imposent-ils pas toujours à l’autobiographie?

– Votre question nous mène au cœur du débat.

Un débat où personne ne peut avoir tort ou raison. C’est un peu analogue à ce que Kant appelait on naturelle; la fiction c’est l’imaginaire une «antinomie». Je peux articuler ma réponse en m’appuyant sur votre hésitation de vocabulaire. Vous dites: «l’imaginaire ou la fiction», comme si c’était la même chose. Non. L’imaginaire, c’est la fiction naïve ou naturelle; la fiction c’est l’imaginaire assumé. Je m’explique: notre vie est un imaginaire, mais cet imaginaire est notre réalité, et nous pouvons essayer de le décrire fidèlement, au premier degré, ce qui peut être la base d’un travail d’analyse critique, dans un effort héroïque vers une impossible vérité: cette idéologie de la sincérité (dans la pratique, c’est la mienne), a une version naïve (je connais ma vie et je vais la peindre comme elle est) et une version sophistiquée (je pars à la recherche de moi-même en faisant de mon imaginaire l’objet d’une description le plus lucide possible). Et puis, de l’autre côté, vous avez ceux qui pensent que, puisque de toute façon notre vie est un imaginaire, et que nous n’avons pas d’autre vérité, on connaîtra mieux cet imaginaire en s’abandonnant à son flux qu’en le contrariant, en prenant en charge et en développant son mouvement d’invention. Ceux qui luttent contre le vent («vent debout»), et ceux qui s’y livrent («vent arrière»). Ces deux positions sont contradictoires, mais elles ont en commun qu’on ne peut les assumer totalement, sous peine  de naufrage. En réalité, tout le monde louvoie, mais les uns (les sincères) «au plus près du vent», les autres… au plus loin. Au bout du compte, tout le monde est naïf, parce que c’est une des conditions de la vie, même si beaucoup se débattent dans ce piège, et trouvent naïfs ceux qui ont choisi l’issue opposée à la leur. Excusez cette philosophie peut-être élémentaire.  Je la compléterais par une distinction entre ce qui touche au présent et au passé. Ce mouvement imaginaire de construction de notre identité se heurte à bien plus de résistance dans le présent, dans l’exercice immédiat de la vie réelle, que dans la reconstruction du passé, plus malléable, plus souple, moins susceptible de… vous contredire (même s’il y a parfois de terribles retours de bâton de la vérité).

A propos kamelriahi

KAMEL RIAHI Kamel riahi: tunisian novelist and journalist , born in 1974. He works as a cultural correspondent for prominent universal broadcasting including; newspapers, televisions and news agencies. He worked as the head of translation department at Arab Higher Institute for Translation in Algeria .In 2010, he returned to Tunisia where he joined the ministry of culture and took charge of the cultural panel in important spaces in the Tunisian’s capital. In 2007, got the “Golden Alcomar” prize to the best novel named “the scalpel” in Tunisia.In 2009 he was the only winner in “the Beirut 39” literary contest organized by high festival foundation to choose only 39 best arab novelists .One of the best five writers under the age of forty selected to participate in “the Bouker’s competition for two rounds. He issued a set of literary and monetary books such as; “Gulls memory” , “Stole my face” , “the scalpel” , “the gorilla” , “the movement of narrative fiction and it’s climate” and “thus spoke Philippe lejeune” and “the novel writing of wasiney al aaradj”.Some of his works have been translated into French,English,Italian,Hebrew and Portuguese languages.
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